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LE DIAGNOSTIC
Article paru dans la revue " Communautés Educatives "
- juin 1999 - N°107
L'annonce du diagnostic : première étape de la découverte
du handicap
C'est au médecin audiophonologiste que revient la lourde
et délicate tâche d'annoncer aux parents la surdité de leur
enfant.
Au moment de l'annonce :
- Quel est le savoir du médecin ?
- Quelles sont ses interrogations et les limites de son savoir
?
- Que peut-il et doit-il dire aux parents ? - Qu'attendent
les parents ? - Comment réagissent-ils ?
- Quels sont les éléments contextuels qui modifient l'annonce
du diagnostic ?
- Quelle part le médecin audiophonologiste prend-il au projet
de rééducation et donc au pronostic d'évolution ?
- Comment enfin évolue cette annonce en fonction des progrès
scientifiques ?
Autant de questions auxquelles je vais tenter de répondre
à partir de mon expérience de médecin audiophonologiste.
Le savoir du médecin
Faire un diagnostic, c'est déterminer la nature de la maladie
dont est atteint le sujet.
En ce qui concerne la surdité une série d'examens subjectifs
et objectifs est effectuée.
Un bilan complet permet dans la très grande majorité des cas
de connaître le type de surdité, perception ou transmission,
atteinte périphérique ou centrale, et le degré de surdité
avec une certaine approximation lorsque l'enfant est très
jeune.
Dans les quelques cas exceptionnels où une ambiguïté persiste
sur l'un de ces points, des examens complémentaires sont à
prévoir pour préciser le diagnostic dans les meilleurs délais.
Etiologie
Parfois le médecin connaît avec une quasi certitude la cause
de la surdité. Dans certains cas, il a des présomptions ;
mais souvent aucun élément ne permet d'étayer un diagnostic
étiologique avant d'avoir engager un bilan complet.
Absence de traitement médical ou chirurgical
S'il s'agit d'une surdité de perception, il sait qu'actuellement
aucun traitement médical ou chirurgical ne permet de guérir
plus ou moins complètement le déficit auditif.
En cas de surdité de transmission due à des malformations
de l'oreille moyenne, on peut espérer une amélioration partielle.
Il en est de même lorsqu'une atteinte de l'oreille moyenne
se surajoute à l'atteinte perceptive.
Mise en évidence de troubles associés
Certains troubles associés apparaissent précocement et le
médecin peut les détecter. Ces troubles associés perturbent
souvent l'évolution future de l'enfant et il faudra en tenir
compte pour établir un pronostic. Certaines causes de surdité
peuvent faire prévoir l'apparition ultérieure de difficultés
surajoutées (fœtopathie à cytomégalovirus, par exemple).
Pronostic d'évolution
Le pronostic d'évolution du sujet dans les domaines de l'utilisation
des restes auditifs avec appareillage, de l'acquisition d'un
langage oral, des apprentissages scolaires, est impossible
à établir au moment du diagnostic.
La transmission du savoir
Que dire aux parents ?
Le médecin doit faire part de toutes ses certitudes ; il
doit affirmer l'existence du déficit auditif et préciser sur
quels éléments il fonde son diagnostic afin que les parents
n'aient pas de doute sur ses compétences et n'aient pas immédiatement
le désir de faire contrôler le diagnostic.
Il doit préciser le degré de surdité et expliquer en détail
ses conséquences sur la perception auditive en donnant des
exemples concrets concernant les bruits environnants et la
parole. Il doit être clair sur les possibilités (rares) et
les impossibilités (dans la très grande majorité des cas)
d'améliorer l'audition grâce à un traitement médical ou chirurgical.
Cette fermeté sur l'importance et l'irréversibilité de l'atteinte
sert de tremplin pour insister sur la nécessité d'une prise
en charge aussi précoce que possible.
A l'inverse, il faut avoir le souci de ne pas décourager
les parents, de ne pas les mettre en situation d'impuissance,
de leur donner suffisamment d'espoir pour adapter leur comportement
quotidien aux besoins de l'enfant.
D'où le dilemme : dire la vérité sur le déficit et son caractère
définitif mais donner des perspectives suffisamment optimistes
pour dynamiser les parents et leur permettre d'être des éducateurs
efficaces, voire enthousiastes.
Les attentes et les réactions des parents
La grande majorité d'entre eux sont entendants et n'ont jamais
été confrontés au problème de la surdité.
Leur première réaction est l'incrédulité. Il est étonnant
de constater que des parents qui avaient eu des doutes, qui
avaient donné des exemples précis d'absence de réaction auditive
de leur enfant essaient, lorsqu'ils ont confirmation de la
surdité, de démontrer au médecin qu'il s'est trompé.
Demande de réparation
La deuxième question est de savoir si une guérison est possible.
L'annonce de l'absence de thérapeutique est d'ailleurs considérée
par certains comme une preuve de l'incompétence du médecin
et provoque des " consultations de vérification ".
Recherche de la cause
Puis selon les cas, viennent les questions concernant la
cause de la surdité et parfois la responsabilité, d'un soignant,
d'un membre de la famille, d'une déviance aux règles culturelles...
Certains souhaiteraient un bilan étiologique avant d'engager
la rééducation.
Possibilité de réhabilitation
Enfin ils s'interrogent sur l'avenir de l'enfant : est-il
appareillable? comment entendra-t-il avec ses prothèses? parlera-t-il?
pourra-t-il aller à l'école avec ses frères et sœurs? sera-t-il
un adulte autonome? quel métier pourra-t-il exercer ?
La question du mode de communication se pose rarement d'emblée.
Les parents ont souvent l'impression de comprendre leur
enfant et d'être compris de lui.
Le médecin doit être à l'écoute des parents, les mettre à
l'aise et se mettre à leur portée pour qu'ils s'autorisent
à poser toutes les questions qui les préoccupent. Il doit
répondre le plus clairement possible à leurs questions mais
éviter d'anticiper celles qu'ils ne posent pas.
Elles pourront être abordées ultérieurement.
Il ne doit pas céder à la tentation de les rassurer à tout
prix en leur donnant de fausses espérances mais doit leur
montrer que l'avenir de l'enfant dépend essentiellement de
leurs choix éducatifs, de leur disponibilité, de leur adaptation
au handicap, de l'adéquation entre les capacités de l'enfant
et le projet qui sera mis en œuvre.
Lors de cette première étape beaucoup de questions vont rester
sans véritable réponse, beaucoup de réponses ne vont pas être
entendues ou comprises par les parents.
D'autres rencontres sont à prévoir pour préciser le diagnostic,
expliquer à nouveau. Les parents poseront de nouvelles questions
après un temps de réflexion, de maturation et de découverte
des conséquences de la surdité. Peu à peu un projet thérapeutique
et éducatif se construit mais le médecin audiophonologiste
n'est plus le seul interlocuteur des parents.
Le rôle de l'équipe pluridisciplinaire
La vision que le médecin a de la surdité est influencée par
sa formation.
Pour lui, la surdité n'est pas une différence, c'est une déficience.
Le médecin constate un dysfonctionnement voire une destruction
de l'organe sensoriel. Le plus souvent il connaît la localisation
de la lésion. Cette surdité peut être consécutive à une maladie,
comme une méningite ou une fœtopathie, ou encore à une anomalie
génétique.
Des malformations peuvent être visibles sur le scanner. Il
s'agit donc d'une pathologie.
Le diagnostic est bien celui d'une pathologie mais la
thérapeutique n'est pas médicale
On va proposer :
- une réhabilitation fonctionnelle de l'audition grâce à un
appareillage,
- une prise en charge éducative spécifique,
- et surtout des modalités particulières de communication
(lecture labiale, langage parlé complété, français signé...),
voire une langue différente, la langue des signes
C'est dire toute l'importance de l'intervention d'une équipe
pluridisciplinaire entourant l'enfant et sa famille, comme
au sein d'un CAMSP ou d'un SAFEP.
Si l'audiologiste est seul pour annoncer la surdité, par contre
toute l'équipe est concernée par l'annonce de la "thérapeutique"
ou plutôt les moyens à mettre en œuvre pour que l'enfant évolue
favorablement.
L'enfant et sa famille pourront ainsi bénéficier d'approches
diversifiées (pédiatre, psychologue, psychiatre, orthophoniste,
enseignant, professionnel sourd, psychomotricien, assistante
sociale, audioprothésiste...).
Chaque professionnel les guidera dans son domaine de compétences
et le rôle de l'audiophonologiste devra donc être modulé en
fonction de ses partenaires. Il va sans dire que la richesse
de cette pluridisciplinarité ne sera optimale que si les discours
sont cohérents et complémentaires, ce qui nécessite des échanges
et des mises en concordance fréquentes entre les différents
partenaires.
L'influence du contexte
Après avoir décrit les conditions générales de l'annonce
du diagnostic il est nécessaire de pointer quelques cas particuliers.
Chaque enfant sourd avec son environnement familial est unique
et différent des autres comme c'est le cas pour les entendants.
Le degré de surdité exagère encore ces différences puisque
le projet que l'audiophonologiste commence à définir avec
la famille est largement influencé par le pronostic de réhabilitation
auditive. De multiples facteurs sont également à prendre en
compte :
L'âge de l'enfant au moment du diagnostic
Plus le diagnostic est tardif, plus la prise en charge est
urgente. La pression exercée pour des contacts rapides avec
un audioprothésiste et avec des rééducateurs peut être mal
ressentie par les parents qui ont besoin de temps pour accepter
la surdité.
Parfois les parents se sont inquiétés depuis longtemps mais
n'ont pas été entendus par les professionnels ou bien ont
eu un parcours diagnostique très chaotique et leur disponibilité
s'en ressent.
Enfin, il faut parfois rectifier un diagnostic erroné qui
avait momentanément rassuré la famille.
Existence d'une surdité dans la famille
Lorsque les parents sont sourds l'acceptation de la surdité
de l'enfant est en général beaucoup plus facile même si quelques
uns manifestent une certaine déception et si d'autres sont
désorientés par une différence de degré de surdité.
C'est parfois l'annonce d'une audition normale qui est mal
ressentie par la famille.
La surdité d'un membre plus éloigné de la famille rend le
handicap moins mystérieux et souvent plus facilement acceptable,
surtout lorsque l'image du sourd connu est positive.
Par contre lorsqu'un deuxième enfant sourd naît dans une famille
d'entendants le diagnostic est toujours un choc très douloureux
même si les parents avaient pris le risque en toute connaissance
de cause.
Existence de troubles associés
Annoncer un déficit auditif dans le cadre d'une pathologie
beaucoup plus globale n'a pas le même impact.
Ce déficit peut être considéré par certains parents comme
étant sans importance eu égard aux autres troubles (moteurs,
intellectuels...) et risque de ne pas être pris en compte.
Parfois la famille rend la surdité responsable de tous les
symptômes et se rassure en pensant qu'il s'agit d'un handicap
moins lourd que celui qu'ils commençaient à appréhender.
Dépistage systématique
C'est " un coup de tonnerre dans un ciel serein ". Si les
parents n'avaient aucun doute auparavant ils refusent souvent
le diagnostic et d'autres contrôles seront nécessaires avant
qu'une prise en charge puisse débuter.
Le dépistage systématique néonatal pose le problème d'un diagnostic
"hyper précoce" pouvant déstabiliser la relation mère-enfant,
élément très préjudiciable à l'évolution future de l'enfant.
Sa généralisation nécessiterait la présence de professionnels
spécialement formés.
Langue parlée dans la famille
Annoncer un diagnostic de surdité et en expliquer les conséquences
à une famille qui n'est pas francophone est un exercice bien
délicat. La présence d'interprètes professionnels est rarement
possible; la gestion des interprètes familiaux ou amicaux
se révèle parfois difficile.
Disponibilité et implication des parents
Elle doit être évaluée le plus tôt possible pour proposer
un projet durable. On évitera de culpabiliser les parents
non disponibles, tout en leur faisant prendre conscience de
l'importance de leur rôle. Favoriser et surtout provoquer
le "sacrifice" d'un parent ou de la famille est souvent préjudiciable
(arrêt d'une activité professionnelle, déménagement... pour
l'enfant sourd).
L'influence des progrès scientifiques
Les progrès récents de la génétique et la nouvelle possibilité
de réhabilitation des surdités profondes grâce à l'implant
cochléaire ont également modifié le contenu des premiers entretiens
entre le médecin et les parents d'un enfant sourd.
L'implant cochléaire
II peut être considéré comme un nouvel appareil de correction
auditive pour les surdités les plus profondes.
Une information précoce des parents sur son existence est
donc indispensable au même titre que celle concernant les
autres moyens de réhabilitation de la surdité.
La précocité de cette information par un professionnel compétent
nous semble indispensable pour éviter des informations erronées
et la recherche de solutions en dehors de la prise en charge
proposée.
Une grande prudence s'impose ; la mise en place de l'implant
suppose un bilan médical approfondi puis un acte chirurgical
qui demandent un grand investissement aux parents et peuvent
donner l'impression que tous les problèmes seront résolus
à l'issue de cette période. On court le risque de voir les
parents attendre un miracle de cette nouvelle technologie
et ne pas s'impliquer dans la rééducation quotidienne de leur
enfant, en particulier la mise en place d'une communication
adaptée.
Il s'agit donc de donner une information précoce qui n'est
que le début d'une longue réflexion à mener avec les parents,
jusqu'au moment où la décision sera prise de demander un bilan
pré-implantation ou au contraire d'abandonner le projet.
Dans les deux cas des explications claires et des arguments
justifiant la nécessité d'approfondir le bilan avant de prendre
une décision devront être fournis aux parents.
La Génétique
La possibilité d'affirmer l'origine génétique d'une surdité
est récente, en particulier pour les surdités isolées.
Un bilan génétique peut être effectué précocement.
Faut-il le proposer pour tous les enfants ou bien attendre
la demande des parents ? Faut-il répondre immédiatement à
la demande des parents, avec le risque de les rendre moins
disponibles pour la rééducation, ou au contraire le différer
?
Autant de questions qu'il faudra traiter au cas par cas en
fonction du contexte familial. Certaines surdités génétiques
ont des caractéristiques particulières dont la connaissance
est utile au suivi de l'enfant.
Exemples
Dans le syndrome de Pendred la surdité est souvent fluctuante.
La méconnaissance des fluctuations peut provoquer des interprétations
erronées des changements de comportement de l'enfant ; on
les attribue à de l'inattention, à de la mauvaise volonté...
Un traitement médical adapté permet d'obtenir quelques améliorations.
Dans le syndrome de Usher la surdité est associée à des troubles
vestibulaires et à une rétinite pigmentaire.
Les troubles de l'équilibre peuvent être minorés grâce à une
rééducation psychomotrice appropriée. Le suivi ophtalmologique
va permettre d'évaluer avec précision les troubles visuels
dont la rapidité d'évolution n'est pas prévisible et d'adapter
la rééducation en conséquence.
Là encore se pose la question de savoir si les parents doivent
être prévenus d'emblée de tous ces risques. Le médecin qui
a un doute doit-il, dès le diagnostic, prescrire les examens
qui permettront d'éliminer ou de confirmer les troubles visuels
?
Conclusion
Dans le cadre d'une surdité précoce de l'enfant, le diagnostic
ne se limite pas à mettre en évidence une déficience auditive
et à en déterminer le degré.
Le médecin audiophonologiste à qui incombe la tâche d'annoncer
le diagnostic de surdité doit :
- avoir des certitudes mais en connaître les limites ;
- être à l'écoute des parents et ajuster son comportement
en fonction de leurs demandes et du contexte ;
- se former aux découvertes scientifiques récentes, en informer
les parents avec le maximum d'objectivité et en faire bénéficier
les enfants lorsque c'est possible ;
- garder sa spécificité d'audiophonologiste mais s'assurer
qu'un réseau de professionnels compétents se constitue autour
de l'enfant et de sa famille pour leur assurer un suivi et
un soutien pluridisciplinaires. Cette équipe pluridisciplinaire
accompagnera la famille dans sa découverte du handicap et
l'aidera à dépasser le souvenir souvent douloureux de la première
annonce.
Docteur Denise Busquet
- ORL Phoniatre
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