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Ecrire les Signes. La mimographie d'A. Bébian et les notations contemporaines Marc Renard Edition du Fox, 2004 L’ouvrage “Ecrire les signes” de Marc Renard est un brillant hommage aux travaux d’Auguste Bébian, précurseur de la recherche linguistique sur la langue des signes. Cette nouvelle édition de “La mimographie d’Auguste Bébian” a le mérite de faire mieux connaître l’auteur lui-même, ses recherches, ses écrits, totalement ignorés pendant plus d’un siècle. Par là même, c’est rendre justice au talent d’un homme qui seul, sans support linguistique d’aucune sorte, conforté par une grande culture, a lancé un défi extraordinaire. Soucieux de donner aux élèves sourds-muets un outil conforme “à leur mode de pensée”, en regardant chaque signe à la loupe, il a réussi à élaborer un système d’écriture de la langue des signes à une époque - 1817 - où la pratique du langage mimo-gestuel dans un cadre scolaire destiné aux jeunes sourds avait seulement une existence d’une trentaine d’années. Conscient de la fragilité d’une transmission “orale” et des possibilités de distorsion des signes, de la lourdeur des signes méthodiques (1) dont il a fait une sévère critique, il a cherché à dynamiser la langue pour un usage courant, en leur donnant une trace pour pérenniser cet héritage linguistique. Comme nul n’est prophète en son pays, l’homme est mieux connu depuis une vingtaine d’années, après une longue période d’oubli. Mais peu connaissent la fantastique analyse linguistique qu’il a menée sur la langue des signes. L’impact de ses travaux n’est pas à la mesure de l’ampleur de la tâche qu’il a assumée. Même ses contemporains, tout en le félicitant pour ses écritures, ne l’ont pas suivi dans ses avancées et surtout dans son objectif : permettre une unification des signes dans leur forme, problème encore d’actualité. A titre personnel, j’ai eu l’opportunité, dans les années 70, d’avoir en main une édition de l’ouvrage de Bébian et de l’utiliser dans des premiers travaux d’analyse sur la langue des signes (2). Je me souviens avoir été éblouie à l’époque par la richesse de tous les paramètres mis en œuvre pour désigner un signe et fière, à juste titre, qu’un français soit à l’origine d’une telle mise en œuvre, alors que dans ces années là tous les regards se tournaient vers les travaux de William Stokoe, travaux, il faut le reconnaître, qui sont allés au-delà d’une simple réécriture de la langue des signes. Faire part des travaux de Bébian il y a plus d’une vingtaine d’années n’avait apporté aucun écho. A l’époque, les usagers de la langue des signes étaient plus préoccupés par la reconnaissance de leur langue au quotidien, et par le fait de faire face aux critiques incessantes des opposants à l’usage de cette langue. Aujourd’hui des linguistiques et des sociologues, s’intéressent de plus près à la communauté des sourds et essaient d’apporter une vue plus large sur certaines problématiques vécues par elle. Un éclairage nouveau et positif est opéré sur cette communauté : son passé, son histoire avec ceux qui l’ont faite, ses artistes, sa langue, ses anecdotes..., pour la faire connaître à un plus large public. Chacun peut s’en réjouir à condition que les écrits ne travestissent pas la réalité ou n’en présentent qu’une facette. Ici en l’occurrence, la réédition de la mimographie de Bébian est un ouvrage dont l’intérêt est multiple : documentation, intérêt historique, intérêt linguistique à deux niveaux ; l’un pour des linguistes qui souhaiteraient, soit mieux comprendre la construction du signe soit se lancer dans son écriture, l’autre pour des usagers de cette langue qui, au-delà de la pratique de celle-ci, en découvriront une nouvelle perspective et pourront rêver d’une langue des signes qui aurait son écriture. L’objet de ce papier n’est pas de faire une étude sur le système d’écriture proposé par Bébian, mais je me permets d’ouvrir une réflexion sur le bien fondé d’une tentative d’écriture. En se replaçant à l’époque de Bébian, les remarques faites sur la lourdeur des signes méthodiques étaient justifiées. Il suffit d’en reproduire certains pour en être convaincu (3). D’autres auteurs ont reconnu que ces signes étaient ceux utilisés dans le cadre de la classe et non ceux utilisés par les élèves hors du regard du maître. N’oublions pas que les élèves sous la dictée pouvaient écrire un texte sans la moindre erreur grammaticale. Les signes transmettaient moins des idées qu’une visualisation du français, y compris les terminaisons verbales. Il a été démontré que certains élèves pouvaient très bien “transcoder” sans comprendre ce qu’ils écrivaient (4). Bébian s’est opposé, en bon pédagogue, à ce processus linguistique afin de favoriser la sémantique. Ses essais d’écrire les signes “«mimiques» tendaient à prouver que l’écriture du geste n’était pas une tentative chimérique”. Bébian était confiant dans l’avenir et conscient qu’au fil du temps des améliorations pouvaient être apportées avec la création de “signes idéographiques”. Malgré toute son énergie et sa foi pour nous prouver que son système était fiable (selon lui, quelques jours suffisaient à un élève pour posséder le système d’écriture), personne ne l’a suivi dans cette voie. Son système pose de plus un dilemme : d’une part un système de transcription assez complexe (rappelant les idéogrammes chinois) si l’on veut respecter fidèlement le vouloir dire de l’énoncé, et d’autre part une transcription écrite très brève au regard de l’énoncé en français, puisqu’elle est calquée sur une mimique plus concise que la langue parlée. Une étude de textes transcrits s’imposerait donc pour étudier à la fois la version et le thème afin de juger de la fidélité des énoncés retranscrits. Mais Bébian ne nous a pas laissé, à ma connaissance, de documents transcrits, uniquement quelques courts exemples difficilement applicables à l’ensemble d’une langue, ce qui laisse ses travaux à l’état d’innovation sans lendemain. La remise en lumière de ces documents à l’occasion de cette réédition pose la question de l’opportunité d’une écriture de la langue des signes. Le signe, en tant que geste, a été de tout temps transmis de main à œil, et les sourds se sont appropriés ce processus avec leur langue. Se plieraient-ils aujourd’hui à une écriture de celle-ci ? J’en doute. Combien de temps faudrait-il pour que le système soit fiable et opérationnel ? Serait-ce opportun de se consacrer à une telle formalisation, à un moment où il est de plus en plus nécessaire de maîtriser sa langue maternelle pour mieux s’insérer dans la société, voire même de connaître une langue étrangère ? Peut-on sacrifier une partie de son temps à une étude dont l’intérêt serait limité ? Même en supposant que le système d’écriture soit mis en œuvre, la tâche serait titanesque car les usagers, surtout dans certains milieux très militants, ont pris beaucoup de liberté sur les formes des signes, sans se soucier des racines étymologiques. On peut imaginer les joutes ouvertes pour justifier le choix de telle ou telle configuration, sans parler de la grammaire qui ouvrirait des abîmes de perplexité. Pour rester pragmatique, ces documents sur les différentes formes d’écriture de la langue des signes restent avant tout des ouvrages intéressants pour la recherche linguistique. J’en utilise d’ailleurs un dans mon propre dictionnaire bilingue5. Le système mis en place est nécessaire pour passer d’une langue à l’autre sans que l’utilisateur ait besoin de le connaître. Je ne vois pas l’usager sourd faire la démarche vers une écriture de sa langue, j’imagine certains d’entre eux me disant : pour quoi faire ? De plus, à l’époque où les progrès scientifiques se manifestent dans les domaines médicaux, prothétiques, technologiques, et où les enfants sont de plus en plus nombreux à aller en intégration, les parents (déjà réticents pour la langue des signes), préfèreront sans doute que le temps scolaire soit consacré à l’étude du français. L’écriture de la langue des signes est donc une belle aventure, mais elle reste du domaine de l’utopie. Christiane Fournier 1. Signes méthodiques créés par l’abbé de l’Epée et complétés par son fidèle sucesseur l’abbé Sicard 2. “Langue des signes françaises - Etude de structures logico-grammaticales, 2ème édition 1993 C.N.E.F.E.I, Suresnes 3. Exemple : Satisfaire : Satis + Faire = signe de assez (traduction latine) + signe de faire 4. “Aussi les sourds-muets, qui écrivaient correctement tout ce qu’on leur dictait par ces signes, ne pouvaient exprimer d’eux-mêmes la plus simple de leur pensée.” A. Bébian - Essai sur les sourds-muets et sur le langage naturel, 1817 5. Le Fournier Signé Dictionnaire bilingue L.S.F.- Français, CD- ROM C.N.E.F.E.I, Surenes. Système de transcription de Philippe Sero-Guillaume. |