Le monde sans les mots

David Goode
Editions Erès, 2003 - 20 €, 183 pages

Le sous-titre de l’ouvrage est : Comment l’identité sociale des enfants sourds-muets et aveugles s’est-elle construite ?
David Goode a consacré une grande partie de sa vie à tenter de comprendre la vision du monde de ces personnes, nombreuses aux Etats-Unis suite à une épidémie de rubéole dans les années 1960. Il est actuellement professeur à New York-College of Staten Island, et coordinateur du programme portant sur les déficiences intellectuelles. Il a publié plusieurs ouvrages sur la qualité de vie des personnes avec un handicap.

Dans “Le monde sans les mots”, il relate des observations datant de 1976, complétées de chapitres plus théoriques écrits en 1995. “Observations” est sans doute insuffisant pour qualifier une immersion de deux fois une année, parfois 24 h de suite, auprès de Christina, enfant sourde aveugle déficiente intellectuelle de 9 ans, en institution, puis auprès de Bianca, 13 ans, atteinte des mêmes handicaps, mais vivant dans sa famille.
Le récit est aussi frustrant que fascinant. La traductrice, qui est mère d’un enfant autiste, dit : “Nous sommes spectateurs et témoins de l’émergence du phénomène humain jusqu’alors nié par certains, parce que occulté, confisqué par le handicap”. Il faudrait ajouter par le langage. Car ce que David Goode affirme c’est qu’on peut se comprendre sans le langage formel. “Croire que la communication verbale - dans l’esprit de l’auteur cela comprend aussi la communication en langue des signes - est le véhicule principal de la compréhension entre les humains serait sombrer dans ce que Merleau-Ponty appelle « les ruses du langage »”.

Si les pluri-handicaps de Chris et de Bianca rendaient impossible l’élaboration d’un langage formel, ils ne les empêchaient pas de développer des expressions corporelles “codées” qui avaient du sens -pour qui prenait le temps d’observer, de décrypter et d’être en empathie. “Nous avions une sorte de conversation à l’aide de nos corps, une communication avec des signes corporels qui ressemblait, par bien des aspects, à une conversation avec du langage” ; “la société existe au travers de la conversation avec nos corps”.

Ce qui peut faire question pour le lecteur c’est que l’on sait finalement peu de choses des occupations qui meublaient les journées, même si D. Goode parle de jeux, de repas, de guitare, de chants. Il parle aussi de “progrès”. Ces progrès ce sont l’établissement d’interactions qui permettent à l’adulte de partager “l’expérience du monde” de l’enfant. C’est à partir de cette base que l’on peut “rendre possible” un programme d’éducation.

L’auteur n’est pas convaincu de la nécessité d’apprentissage d’un langage formel, (il parle, rappelons-le, d’enfants sourds- muets avec déficience intellectuelle profonde). Il estime que les tentatives pour apprendre la Langue des Signes à ces jeunes ont abouti à des résultats iatrogènes. Inutile de préciser que l’auteur s’est heurté pendant longtemps à l’incompréhension des médecins et du personnel éducatif. Peu à peu, son objectif qui était de faire prendre conscience que des enfants polyhandicapés “faisaient des choix rationnels selon eux” et qu’il fallait en tenir compte pour bâtir des programmes éducatifs personnalisés, a été mieux perçu. On retrouve là le combat de l’auteur pour la “qualité de vie”.

Geneviève Durand