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Je suis né deux fois
Joël Chalude
Autres Temps, 2002, 19 €
Joël Chalude nous offre des fragments de sa vie. Cest
un véritable don : lhomme est généreux, il
aime, il donne : des fragments de vérité et dEdelweiss,
de pieds de poule et de métaphysique, de judéité
et dart
Il donne, malgré notre regard blessant sur
ce que nous appelons une « anomalie ».
Il peut donner car il a beaucoup reçu. Et puis, il y a ce choc,
ce traumatisme secret qui nous bouleverse, et dont il va renaître.
Joël vit ses deux langues, lune maternelle, lautre communautaire.
Il les vit avec intelligence sans les intellectualiser : il sen
défend. Il a longtemps cru en la bonté de lhomme,
puis sest fait une raison ; le sourd sidentifie, dit-il, en
se confrontant à ceux qui entendent. Sans doute aussi à
ceux qui nentendent pas.
Lintégration scolaire tant désirée -par sa
mère- est une aventure humaine rythmée par des temps forts
: des temps qui excluent mais qui forgent un caractère et permettent
dentrevoir précocement une esquisse de la nature des petits
dhommes
ou des petites femmes. Le collège, dit Joël
-la rendu ignare, mais on y apprend les choses de la vie, entre
le sadisme de certains professeurs et les longues cuisses « érotisées
» dune jeune enseignante. Enfin, être « collé
avec les entendants, nest-ce pas une preuve dintégration
? ».
La vie familiale est un refuge. On y partage tout, lAmour et les
premières images cathodiques : la vie est un spectacle, le spectacle
prend vie. Lappartenance au peuple juif et à son histoire
prend corps Joël est SAJ : Sourd Artiste Juif. Le parcours est accidenté,
entre son vrai « premier rôle » dans un camp de vacances,
le rêve dentrer aux Beaux-Arts et, enfin, lécole
internationale du Mime Marceau. Joël a trouvé son père
spirituel.
Cette biographie pointilliste, dun grand bonheur décriture,
fait passer le lecteur dune scène de dépucelage à
latelier de mime avec des jeunes myopathes, où lauteur
découvre « une éthique et un combat » dans lacte
de donner du bonheur. Après un quart de siècle de rendez-vous
furtifs avec le destin théâtral, cest la disparition
du père. Joël découvre lhomme quavait été
celui « quon couchait dans le tiroir du bas de la commode
». Il prend la plume : sa Bar-mitzva, sa lecture de la Thora, la
fierté et lémotion de « papa »
Joël, père dune petite Julie, ne la pas entendue
lorsquelle a dit « papa » pour la première fois.
Il y a dans ces « fragments didentité », bien
autre chose que les échos dune vie intime : lauteur
diabolise limplant cochléaire. Mais il dénonce les
dangers de lintégrisme : surdité ne signifie pas mutité.
Quest-ce quêtre un « enfant sourd » ? Ainsi
posée, cette question nest-elle pas irrémédiablement
réductrice ? Joël, SAJ, sa surdité acceptée
telle quil la vit, nous ouvre une piste de réflexion.
« Il manquera toujours aux parents dun enfant normal
cette douleur qui rapproche les hommes en les contraignant à abolir
leurs propres frontières. On ne passe pas aisément du handicap
à la différence ».
Pour tenter ce passage, je vous recommande de lire « Je suis né
deux fois ».
Martial Franzoni

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