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Mal à penser, mal à être
de Danièle Flagey
Eres, 2002 19 €
« Les troubles instrumentaux posent la question de la place des facteurs
cognitifs dans l’ensemble du développement psychique. Cette question nous
invite à un travail de décloisonnement, d’abord au niveau de nos théories,
ensuite à celui des institutions. Les enfants à troubles instrumentaux
sont des sujets pour toutes les théories : psychanalytiques, cognitivistes,
systémiques, pédagogiques, neurologiques, sociologiques. L’articulation
de ces différents points de vue pose des problèmes pratiques considérables
».
La richesse de ce livre est de répondre aussi à ces problèmes pratiques.
Pour nous qui travaillons dans le domaine de la surdité, la multiplicité
des intervenants est obligatoire. Les mythes et registres qui circulent
autour des enfants sourds sont nombreux, l’éducatif et le soin parfois
s’opposent, le psychanalytique et le neurologique sont parfois ennemis.
Nous pourrions tirer grand profit de ce que l’auteur nous transmet et
nous propose comme articulation possible des différents intervenants autour
d’un enfant.
Danielle Flagey est pédopsychiatre et psychanalyste, vit et travaille
à Bruxelles. Elle rend compte dans cet ouvrage des réflexions et élaborations
issues d’une longue et riche pratique clinique en institution accueillant
des enfants souffrant de troubles d’apprentissage. Elle a non seulement
été thérapeute d’un grand nombre de ces enfants et de leurs familles,
mais elle a aussi travaillé en lien avec des pédiatres, des psychologues,
des orthophonistes, des psychomotriciens et des enseignants, assurant
pour certains des activités de supervision. « Il n’est pas inutile de
rappeler que le déni des troubles instrumentaux est aussi dommageable
aux enfants que la méconnaissance de leur dimension psychologique » affirme
Marie-Luce Verdier- Gibello dans sa préface. Danielle Flagey nous aide
alors à penser l’articulation du fonctionnement cognitif avec l’organisation
psychoaffective. Elle connaît bien de la part des professionnels, théoriciens
et cliniciens, les résistances à penser à la fois le subjectif et l’objectif,
l’éducatif et le soin, les clivages de pensée étant souvent renforcés
par les clivages institutionnels. « J’ai constaté l’importance de difficultés
cognitives relativement mineures et souvent non repérées qui engendrent
des déséquilibres narcissiques parfois importants ».
Après avoir inventorié tous les troubles instrumentaux, l’auteur s’appuie
sur les données théoriques de la psychanalyse, pour poser des hypothèses
psychopathologiques sur les altérations du narcissisme.
Ce modèle théorique est présenté avec précision, concision et clarté :
le narcissisme primaire est mouvement fondateur du moi-propre, donne au
sujet le sentiment d’exister d’une manière continue et cohérente ; ce
qui fait très souvent défaut aux enfants au développement perturbé. Le
narcissisme secondaire connote l’amour de soi qu’un sujet puise dans l’apport
affectif de son entourage, il correspond donc à l’estime de soi. Pour
ce qui concerne les inhibitions, la différence sera faite entre celles
qui relèvent de carence et celles qui apparaissent par conflictualisations
psychiques.
Développement de l’identité et émergence de l’autonomie sont ensuite envisagés
: «le sentiment d’être un individu, distinct du monde extérieur, avec
une limite entre un dedans et un dehors, doué d’une capacité de sentir
et d’agir par soi-même, ce sentiment en somme d’être un sujet, ne va pas
de soi et demande certaines conditions pour s’établir ». Le plaisir de
fonctionnement que décrit Danielle Flagey est primordial : « l’observation
de jeunes enfants montre qu’il existe très précocément un plaisir à exercer
ses compétences au niveau perceptif, moteur et cognitif. Il s’exerce d’autant
mieux qu’il s’inscrit dans une relation affective, il permet de réduire
la dépendance aux objets d’amour de l’enfant… Un enfant maladroit irrite
le plus souvent son entourage et provoque plus de reproches que de propositions
d’aide. Se sentir l’agent d’une action, éprouver le pouvoir de saisir
un objet, de le déplacer, d’en modifier la forme, voilà des expériences
qui confortent le vécu d’être un sujet».
On voit donc dans ce résumé un peu long des hypothèses (sorte de mise
en bouche pour le lecteur potentiel), le profond respect et la rigueur
intellectuelle de l’auteur. Sont ensuite explorés le rôle des apprentissages
dans l’économie narcissique, les conséquences des troubles d’apprentissage
sur le développement psychique global, les diagnostics et les thérapeutiques
à mettre en place. Les notions de « pensée floue » et de « faux-self cognitif...,
rapport perverti à la connaissance qui consiste à se servir de notions
mal comprises dans une visée d’adaptation aux exigences de l’entourage,
et cela de façon inconsciente » aideront à mieux comprendre ces enfants.
Et, last but not least, sont aussi envisagées de manière extrêmement concrète
et réaliste, sans jamais oublier les concepts théoriques, les articulations
des différents registres de prise en charge pour l’enfant, pour sa famille
et pour l’institution. Mal à penser, mal à dire?
Claire Eugène

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