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Handicap et parentalité - La surdité, le handicap mental et le Pangolin Chantal Lavigne Editions du CTNERHI, Mars 2004, 24,50 €, 356 p. L’auteur, Chantal Lavigne, psychologue clinicienne et psychosociologue est maître de conférences à Paris X. Elle a commencé sa carrière en étudiant les représentations sociales de la folie au Venezuela. Elle a développé une ligne de recherche qui limite la part des savoirs médicaux et scientifiques dans la constitution de l’expérience de la maladie mentale en établissant un équilibre entre d’autres formes de savoirs et d’expériences. Elle travaillait depuis de nombreuses années sur les représentations du handicap en tant que chercheure, quand découvrant que sa fille est sourde de naissance elle s’est trouvée personnellement impliquée dans son objet de recherche. Cet ouvrage fruit de ses travaux, débute par “Quelques éléments théoriques”, repères indispensables pour une lecture efficace. La notion de séparation et les différents niveaux auxquels elle est appréhendée par les sciences humaines, sont clairement présentés. Elle expose le courant actuel de l’anthropologie médicale et en particulier la rencontre entre les représentations savante et profane de la maladie (il est dommage que ce chapitre ne soit pas illustré d’exemples concrets, on a très envie d’en savoir plus). Elle rappelle aussi que la représentation du handicap est une véritable construction sociale qui varie selon les acteurs sociaux, le terme même de handicap étant flou et polysémique. En même temps, elle évoque l’hypothèse (Giami 1990) de l’existence d’une “Figure Fondamentale du Handicap” (FFH) commune à tout être humain quelque soit le rapport qu’il entretient avec le handicap. Cette FFH fonctionnerait comme le noyau organisateur des systèmes de représentation du handicap se structurant à partir du clivage amour\haine, fascination\peur. Elle relèverait du registre fantasmatique et serait aussi indépendante du type de handicap. Elle ne serait pas de l’ordre de la conscience, se situerait sur le pôle de l’imaginaire, la représentation renvoyant pour sa part à l’expérience. L’ouvrage est découpé en quatre parties : Une deuxième hypothèse serait que les parents, objets des discours et des pratiques professionnelles, seraient formés, façonnés par ceux-là mêmes. Parent moi-même d’un adolescent sourd, je pense aussitôt à deux situations vécues il y a plusieurs années : un célèbre professeur de médecine, après avoir procédé aux tests audiométriques de mon fils, me dit d’un air consterné “Vous savez Madame, vous en avez bien pour 15 ans !” Quelle représentation avait-il alors de la prise en charge, de l’éducation d’un enfant sourd profond ? Et que pouvait-elle produire chez des parents ? Une profonde angoisse, je l’assure, devant les terribles années qui nous attendaient ! Quelques années auparavant à l’hôpital de Philadelphie, un autre médecin, après avoir lui aussi procédé à des tests identiques et nous avoir exposé les conséquences, nous dit : “Regardez-le, il est mignon, il a l’air futé, il fera son chemin !” On ne peut imaginer combien cette remarque nous a réconfortés, son père et moi. Nous sommes ressortis pleins d’espoir avec notre enfant qui était sourd et non avec un enfant sourd. Nuance ! On voit concrètement à travers ces deux exemples, comment effectivement
les représentations des professionnels peuvent venir freiner ou au contraire
mobiliser les ressources que possède tout parent. Il serait fort intéressant
de mener ces mêmes recherches sur la littérature étrangère en particulier
anglo-saxonne. La deuxième étudie les discours des parents d’enfants handicapés mentaux
sur le handicap mental et sur leur parentalité. Elle montre remarquablement
l’ambivalence des parents quand ils évoquent leur enfant handicapé, cette
ambivalence rendant compte du jeu de l’articulation entre les polarités
négatives, positives et leurs modes d’énonciation. Ce discours des parents
vient rendre compte des stratégies adaptatives (cognitives, affectives
et comportementales) qu’ils mettent en place et qui relève de l’expérience
vécue. Les représentations des parents se situent dans une dynamique évolutive
qui modifie le sens et la tonalité des représentations et les stratégies
associées sont en constant renouvellement. En quatrième partie, Chantal Lavigne mène une réflexion méthodologique à partir de l’analyse de sa propre implication dans une situation de handicap et pose la question de l’engagement militant du chercheur dans la recherche. En effet, elle a fait l’expérience de voir sa compétence et sa légitimité de chercheure remise en cause par son environnement professionnel du seul fait qu’elle s’est soudain trouvée directement concernée par le handicap. Elle donne sa définition de la recherche : “elle n’est pas destinée à louer ou condamner des pratiques mais elle doit s’appliquer à les décrire, les analyser dans leur fonctionnement, leur évolution, les enjeux dans lesquels elles s’inscrivent et, entre autres, cerner les représentations qui sous-tendent ces pratiques.” Implication du chercheur et neutralité scientifique ne lui semblent pas incompatibles. Elle fait la distinction entre implication et engagement militant. Il me semble que la problématique est sensiblement différente pour les praticiens : impliqués ou non personnellement, ils sont conduits de fait dans leur quotidien professionnel à s’engager dans une méthode ou une autre (de rééducation par exemple), à adhérer à un projet d’établissement sous-tendu par telle ou telle option éducative. Engagé dans une technique ou une approche car on pense qu’elle va pouvoir répondre aux besoins de l’enfant pris en charge, on n’est pas pour autant militant. En effet, ce dernier va chercher à faire connaître, voire à convaincre de la supériorité de cette technique par rapport à d’autres avec le risque de tomber dans le sectarisme si néfaste dans la surdité. Ce livre très dense, original par les thèmes abordés, est un incontournable
pour tout chercheur travaillant sur le champ du handicap. Mais les praticiens,
professionnels de terrain devraient en tirer grand profit. En effet, il
incite chacun à prendre conscience de sa subjectivité, des représentations
sous-jacentes et donc des effets qu’elles peuvent avoir sur sa propre
pratique. Il devrait participer à l’évolution des mentalités et des prises
en charge. Espérons que Chantal Lavigne sera sollicitée pour faire connaître
largement les conclusions de sa recherche dans les revues professionnelles.
Sylvie Tamain |