Surdité et Société

Presses de l’Université du Québec Le Delta I, 2875 Bd Laurier G1V 2M2, Québec @ : puq@puq.uquebec.ca Site : www.puq.ca 2006, 198 p., 35 $

Cet ouvrage collectif, dirigé par deux universitaires québécois et édité par les presses universitaires du Québec, a pour ambition affichée de présenter la surdité comme une “différence” riche de conséquences au plan psychosocial, didactique et linguistique. Il s’agit ici d’apporter des arguments en faveur de “l’approche bilingue et biculturelle” dans l’éducation des jeunes sourds.
Ce livre a l’immense mérite d’être rédigé en français. Ceci expliquant cela, sa lecture est autrement plus agréable que celle de publications qui sentent par trop la traduction. Par ailleurs, bien que les articles réunis ne fournissent pas de réponses définitives aux questions qu’ils abordent, et qu’ils ne proposent pas non plus, à proprement parler, d’évaluation précise des résultats obtenus (cela n’est pas propre à l’option défendue ici), ils ont le mérite d’exposer très clairement des positions que l’on retrouve dans le monde entier. C’est pourquoi on ne peut que recommander la lecture de cet ouvrage à tout francophone qui veut prendre connaissance des arguments en faveur du bilinguisme sourd. Outre l’introduction, ce sont onze articles qui sont réunis.
Le premier, celui de Nathalie Lachance, Discours sur la culture sourde ou quand un concept veut dire une chose et son contraire, donne en quelque sorte le ton. Elle s’attache à donner une définition positive du concept de culture sourde. Les traits et les pratiques culturelles en question ne doivent pas être ramenés uniquement à la perte auditive, autrement dit au handicap, mais doivent être considérés comme l’expression d’une manière d’être, de faire, de penser, propre aux sourds. Cette reconnaissance d’une culture spécifique implique que l’on accède à la revendication de la communauté sourde d’exercer un contrôle sur les programmes pédagogiques et la gestion des établissements. L’école est conçue comme un “territoire” dont la gestion est l’objet d’une concurrence entre les sourds et les entendants. Cette confrontation met en cause des facteurs d’ordre symbolique, idéologique, politique et économique (comprendre le statut des sourds dans les établissements).
Bérénice Lhéricel, Du choix de la langue pour l’enfant sourd, développe l’idée que ce qui caractérise les sourds c’est la possibilité d’appartenance à une double culture. Il faut donner au jeune sourd le choix quant à l’identité qu’il veut adopter pour qu’il puisse s’épanouir.
Dans l’article de Saskia Mugnier Vers une dynamique bilingue, la classe est envisagée comme “espace potentiellement bilingue”. Dans ce mélange des langues, il convient de faire la part des choses entre des pratiques relevant d’interactions naturelles et la mise en œuvre d’un projet pédagogique. Autrement dit, il s’agit de “didactiser cette alternance” des deux langues et leur interaction.
Il est proposée ici une approche différente du modèle préconisé notamment par Danielle Bouvet, à savoir une utilisation très explicitement dissociée de la langue des signes et du français en classe. Par ailleurs (Colette Dubuisson et Christiane Grimard) le concept de résilience est appliqué au mode de communication développé par deux sourds québécois très différents quant à leur profil langagier. Bien d’autres questions sont abordées : les tests de compétence en langue des signes (Colette Dubuisson, Lynda Lelièvre, Anne-Marie Parisot, Astyrid Vergaingne-Ménard, et Suzanne Villeneuve), la pertinence d’une écriture pour la langue des signes (Louis-Félix Bergeron et Nathalie boileau), le développement d’un outil d’évaluation de la “phonologie” de la langue des signes (Anne-Marie Parisot, Anne De La Durantaye, Louis-Félis Bergeron et Audrey Gérin-Lajoie), l’iconicité du signe et du discours signé (Agnès Millet), une étude diachronique de quelques signes américains d’origine française (Yves Delaporte), l’acquisition des noms et des verbes en langue des signes britannique (Isabelle Barrière, Gary Morgan, Bencie Woll et Sian Hurren).
Enfin, ont été évoquées les capacités d’apprentissage implicite des jeunes sourds en ce qui concerne les règles de formation des mots, capacités qui pourraient se révéler fort utiles en ce qui concerne la lecture. Cette investigation s’est faite au travers de tests qui évaluaient la capacité de jeunes sourds de 8 à 18 ans à déterminer la probabilité lexicale d’une série d’items, des pseudo-mots respectant ou non les règles de formation des mots français, par exemple : “montrage” et “métroage” (Anne-Marie Parisot, Anne De La Rentaye, Louis-Félix Bergeron et Audrey Gérin-Lajoie). v Philippe Séro-Guillaume

Philippe Séro-Guillaume