L’OULIPO et l’apport de la contrainte

Publié le : 2 mars 2026

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a close up of a pattern on a wall

L’Oulipo a été créé en 1960 pour interroger les mathématiques afin d’apporter aux écrivains de nouvelles structures pour de nouvelles œuvres. Ces recherches ont été mises en créations, au fil des années, par Georges Perec, Italo Calvino, Raymond Queneau, Jacques Roubaud et de nombreux autres, prouvant leur efficacité. Très vite, ces « contraintes » se sont révélées être de parfaits outils pour l’enseignement de l’écriture. On les trouve aujourd’hui dans les recommandations de l’Education Nationale et elles font les beaux jours des ateliers d’écriture.
Peuvent-elles aider les jeunes sourds à produire du texte ?


Article basé sur la transcription de l’intervention orale de M. Paul FOURNEL, écrivain, au colloque ACFOS des 12 et 13 décembre 2023 “L’ECRIT. Un passeport pour l’autonomie et l’inclusion des jeunes sourds”. Toutes les erreurs et inexactitudes sont de la responsabilité de ACFOS et non de son auteur.

Acfos ne dispose pas des autorisations de droit à l’image des interprètes.

Intervention de M. Paul FOURNEL, écrivain, colloque ACFOS 2023 sur l’Ecrit.

Paul FOUNEL, écrivain, Président de l’OULIPO de 2003 à 2019

Je n’interviens pas du tout dans votre domaine de compétences, mais je voudrais vous parler d’un groupe littéraire fondé en 1960, qui peut vous apporter quelques lumières pédagogiques.
Ce groupe a été fondé par un mathématicien, François Le Lionnais, et par un écrivain que vous connaissez peut-être, Raymond Queneau, auteur de Zazie dans le métro et des Exercices de style, et qui était lui-même un écrivain amateur de haut rang, puisqu’une suite porte son nom.


Ils ont réuni des mathématiciens, des scientifiques et des écrivains pour interroger la science et les mathématiques et se demander ce qu’elles pouvaient apporter à la littérature. Ils ont ainsi fondé l’Oulipo : Ouvroir – c’est-à-dire lieu où l’on travaille – de littérature potentielle, donc une littérature qui n’est pas encore advenue.
Ce groupe existe encore aujourd’hui, ce qui en fait l’un des plus anciens groupes littéraires non académiques au monde. Nous avons eu jusqu’à 41 membres et la moitié d’entre eux ont été excusés pour cause de décès : ils ne sont donc plus obligés de venir aux réunions ni de participer aux lectures publiques… ils sont excusés !
Ce groupe est aujourd’hui très international. Nous avons découvert que nos recherches voyageaient dans de nombreuses langues : Eduardo Berti est argentin, Daniel Levin Becker étasunien, Ian Monk anglais, Oskar Pastior allemand, Pablo Martin Sanchez catalan, Hervé Le Tellier est parisien et je suis moi-même auvergnat – ce qui ne laisse rien présager de bon…

La contrainte comme moteur de création

Le moteur essentiel de la création oulipienne, pour les écrivains, est la notion de contrainte. C’est-à-dire : quelles contraintes peut-on se donner pour essayer de décaler la langue, de la tordre un peu ?
Nous nous donnons des règles, nous les suivons, et cette contrainte nous aide tout au long du processus de création.
Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, ce n’est pas la liberté qui constitue le chemin le plus facile pour la création, mais la contrainte. C’est un chemin fécond.

Au fil des années, les oulipiens ont publié des chefs d’œuvre au sens « compagnonnage » du terme, qui appartiennent à la grande histoire de la littérature française. Nous avons exploré ces contraintes et produit de nombreux modèles pour en démontrer l’efficacité.

Vous connaissez sûrement La Disparition de Georges Perec, écrit sans utiliser la lettre « e ». Ou Si par une nuit d’hiver un voyageur de Italo Calvino, qui propose des débuts de romans possibles. Ou encore Chamboula, construit sur un graphe binaire proliférant, où à la fin de chaque paragraphe le texte bifurque dans deux directions possibles, jusqu’à produire un graphe à quinze étages.

Les vertus pédagogiques de la contrainte

Très vite, dès la fin des années 1970, nous avons organisé des stages d’écriture, d’abord destinés aux écrivains. Mais nous avons découvert que l’usage de la contrainte possédait des vertus pédagogiques bien au-delà du monde des écrivains. Nous avons donc travaillé avec des publics très divers.
J’ai par exemple fait écrire des détenus en maison d’arrêt. Ce sont des publics fragiles et très hétérogènes. La difficulté consiste à trouver une consigne qui puisse être comprise aussi bien par des personnes quasiment illettrées que par des personnes ayant fait de brillantes études. Il faut de la bienveillance, de la part de l’animateur comme des participants !…

J’ai également travaillé avec des enfants de maternelle du lycée français d’Istanbul, qui ne savaient pas encore écrire. Ils ont dû choisir cinq mots, les ont appris par cœur, puis ont produit un texte dans lequel ces mots devaient apparaître dans l’ordre.
Ce qui m’a frappé, c’est qu’au moment de restituer leur texte, ils changeaient de ton et de niveau de langue, comme s’ils percevaient déjà la différence entre langue orale et langue écrite.
Ces expériences ont confirmé que la contrainte est essentielle dans l’apprentissage de l’écriture.
Depuis, l’Éducation nationale a validé ces propositions, et l’Oulipo occupe aujourd’hui une place importante dans les pratiques pédagogiques.

Quels sont les avantages pédagogiques de la contrainte ?

  • La contrainte libère de l’angoisse du sujet.
    La consigne libère le participant en effaçant l’appréhension d’avoir à trouver un sujet. Si vous entrez dans une salle et que vous demandez de but en blanc aux participants d’écrire un texte, vous allez connaître de nombreux échecs. Si vous leur demandez d’écrire un texte en utilisant une liste de mots préalablement choisis (cela se nomme un « logorallye »), ils seront au travail avant d’avoir pensé qu’ils étaient en train d’écrire. C’est le premier avantage. La contrainte efface l’angoisse de la page blanche et la terreur du « sujet libre ».
  • La contrainte déplace la notion de faute.
    Le second avantage est de déplacer le lieu de la faute. Dans l’écriture comme on la pratique encore trop souvent à l’école, vient toujours se loger la crainte de la faute : faute de grammaire, faute de vocabulaire, de syntaxe ou surtout d’orthographe que la maîtresse traque par habitude autant que par devoir. Dans nos ateliers, la production des textes est orale et il n’y a pas d’autre faute que celle qui consiste à ne pas respecter la contrainte. Collectivement, les participants écoutent les textes des autres et sont gardiens de la contrainte qui doit être respectée. La « faute » à corriger n’est donc plus la propriété du seul animateur.
  • La contrainte ouvre le sens.
    Le troisième avantage est le déplacement de la notion de « sens ». « Qu’est-ce que ça veut dire ? » « Ça n’a pas de sens ! » sont des expressions qui n’ont pas cours. Seul compte le respect de la consigne. Ce qui n’empêche pas, dans un second temps de poser la question passionnante de ce que la contrainte, imposée à la langue ou au récit, peut provoquer en matière de contenu. Qu’est-ce que raconte un livre écrit en français sans E ? Que se passe-t-il dans un texte dont toutes les voyelles respectent une séquence a-e-i-o-u ? (contrainte de séquence vocalique) Que rajoute-t-on à un texte lorsqu’on lui ajoute une phrase entre chaque phrase ? (contrainte du tireur à la ligne), etc.
  • La contrainte rend libre.
    La contrainte, aussi paradoxal que cela puisse paraître, libère l’écriture en la délivrant de ses chaînes traditionnelles et en ouvrant de nouvelles voies de jeux et de significations. L’écriture devient terrain d’expérimentation et de surprise. L’aspect ludique est essentiel dans cette approche de l’écriture. Ensuite rien n’exclut la gravité ou la profondeur.

Perspectives pour les enfants sourds

Dans le cas particulier d’enfants sourds – sans pathologies associées -, ces techniques d’écriture peuvent leur ouvrir un monde ou au moins, une langue de plus.
Tous les enfants peuvent apprendre à écrire. Pour les enfants signants c’est une langue nouvelle. Ce n’est pas difficile. Il suffit de commencer tôt, d’adapter les contraintes et de proposer des supports visuels qui aideront à la transition vers les consignes.
On peut par exemple prendre appui sur des contraintes simples comme l’acrostiche en faisant écrire un poème dont chaque vers commence par une lettre du prénom de son auteur. On peut penser au tautogramme dans lequel tous les mots (hors les mots outils) commencent par la même lettre. On peut proposer un logorallye (une liste de mots qu’on doit placer dans l’ordre dans le texte qu’on compose). On peut proposer une BD muette dans laquelle on doit reconstituer le contenu des bulles. Pour les enfants qui utilisent la LSF, le calligramme à la façon d’Apollinaire peut être un lieu de rencontre entre texte, objet et geste. La liste est longue…

Il ne faut jamais perdre de vue qu’au bout de l’acquisition d’une souplesse de l’écrit se trouve une amélioration décisive de la capacité de lecture et, par conséquent, une ouverture plus large sur le monde.


Enseignants, découvrez aussi le site TWOULIPO : le dispositif #Twoulipo invite des classes de l’école élémentaire et du secondaire à rédiger de courts textes respectant les contraintes littéraires de l’OuLiPo. Ces productions sont ensuite partagées sur le réseau social Mastodon*, lues par les autres classes, puis évaluées selon trois catégories :

  • le texte qui respecte le mieux la contrainte,
  • le texte le plus drôle,
  • le coup de cœur de la classe [Lire la suite].

Pour aller plus loin avec les jeunes sourds…