Ce qui nous lie et ce qui nous délie : les difficultés de compréhension de la langue
Publié le : 10 février 2025
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Dominique Paquet, philosophe et dramaturge
[Cet article est tiré d’une conférence donnée dans le cadre du colloque ACFOS des 12 et 13 décembre 2023 « L’ÉCRIT : un passeport pour l’autonomie et l’inclusion des jeunes sourds ». Toute erreur ou inexactitude dans la retranscription des propos est de la responsabilité d’ACFOS et non de son auteur].
Enfant, ne maudissez ni Dieu ni votre mère
Vous êtes plus heureux que Milton et Homère
Vous voyez la nature et pouvez y rêver
Sans craindre que jamais la parole vulgaire
Ose, par votre oreille, à votre âme arriver.
Le silence éternel est votre tabernacle,
Et votre esprit n’en sort que selon son désir
Il ouvre quand il veut, et ferme le spectacle.
Dans le livre ou la vie, il choisit son oracle
Et de toute beauté ne prend que l’élixir.Alfred de Vigny, Aux sourds-muets, 1839
Ce poème, peint en 2020 sur le mur de l’Institut national des jeunes sourds de Paris rue de l’Abbé de l’épée, concentre un certain nombre d’obstacles de compréhension rencontrés par les personnes sourdes et malentendantes et il y a une relative ironie qu’il soit lisible sur le mur de l’institut. Néanmoins, nous nous en servirons comme introduction à l’analyse des difficultés de compréhension de la langue.
Dans ce poème, nous en constatons plusieurs :
- Tout d’abord la difficulté lexicale en raison de références religieuses comme tabernacle ou oracle, termes que nous utilisons rarement ou avec la pharmacopée, comme pour le mot élixir.
- Ensuite, une difficulté référentielle. Il est nécessaire de bien connaître l’histoire de la littérature pour se souvenir que John Milton (1608-1674) devînt aveugle à 40 ans, qu’il dicta Le paradis perdu, et qu’Homère (VIIIe siècle avant notre ère), qui n’est peut-être que le nom composite de plusieurs rhapsodes, perdit la vue en raison d’une maladie.
- Enfin, deux illusions idéalistes qui ne sont pas propres à Alfred de Vigny. La première, celle de croire au bonheur de ne pouvoir accéder à l’audition ou à la compréhension de la langue : « Vous êtes plus heureux que Milton et Homère », sous entend de manière implicite qu’ils ne pouvaient voir la beauté du monde. En outre, Vigy valorise le rêve de la nature en opposition à la parole vulgaire comme une personne entendante. La seconde : l’illusion croire que le désir chez l’être humain et chez le “sourd-muet” préside à l’ouverture ou à la fermeture de l’esprit, y compris dans le choix de ne saisir la beauté du monde que comme un élixir, c’est-à-dire comme un philtre magique ou la quintessence (5e essence en chimie) d’une substance.
Ne parlons pas des difficultés liées à l’histoire de la langue et de la poésie, celles qui tiennent à leur historicité ou à la typologie des registres de langue. Comme tout poète romantique, Alfred de Vigny utilise un registre lexical noble, l’invocation lyrique et versifie son poème en alexandrins.
On peut y ajouter in fine l’utilisation d’expressions antithétiques propres à la poésie et à la tragédie pour obtenir des tensions dynamiques à l’intérieur de la phrase :
Ne maudissez pas/vous êtes plus heureux
Parole vulgaire/silence éternel
Il ouvre/il ferme
Livre/ vie.
Ouvrant ma communication par ce poème, nous souhaitions vous faire sentir combien avec les meilleurs sentiments possibles, nous avions du mal à comprendre ce que signifie être sourd ou malentendant et à saisir ce qui peut être une entrave à la lecture ou à la réception d’un spectacle. En effet, les difficultés liées à la compréhension de la langue sont bien plus nombreuses dans la littérature ou le théâtre, que dans le poème d’Alfred de Vigny, auquel on peut accorder une vraie compassion envers « les sourds-muets. »
Pour les évoquer, nous nous appuierons sur notre expérience de philosophe, d’actrice et de dramaturge, afin de développer une typologie non exhaustive de ces difficultés qui nous l’espérons, trouvera un écho en vous.
Les difficultés de compréhension du signe
Abordons tout d’abord les difficultés de compréhension des mots. Ferdinand de Saussure en 1905 dans ses Ecrits de linguistique générale a défini le signe comme suit : un objet arbitraire car il n’y a aucun lien entre lui et ce qu’il représente.
Le signe est constitué d’une part d’un signifiant sensible, SA le son et d’un signifié abstrait, SE l’objet réel étant absent. Mais il y a parfois dans certains mots une ressemblance avec la chose signifiée, comme dans l’onomatopée, – zip, splatch, boum…-, ou un rapport motivé comme dans miauler, caqueter, meugler, hennir…
Le signifiant concerne la graphie sonore d’un mot, le signifié son sens, ce à quoi il se réfère.
Dans le Cratyle de Platon, Socrate suggère pourtant que les sons d’un mot ressemblent à la chose et participent du sens. Exemple : le R signifierait la vibration par analogie entre la vibration glottique et labiale et le sens du mot. Le L signifierait le glissement, comme dans liquide, lipide, liposuccion, glissade, glaire…

Songeons au vers de Racine dont l’allitération en S fait sentir le sifflement des serpents :
« Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ? ».
Ivan Phonagy dans Les bases pulsionnelles de la phonation évoque les phonèmes oraux comme le m qui dénotent un lien avec la sphère maternelle, les phonèmes anaux comme p, k, t avec la violence. On pourrait donc dire que la surdité obère dans certains cas la pleine compréhension sémantique d’un mot en raison de la surdité aux phonèmes et que le signifié reste abstrait, y compris dans les cas de l’onomatopée, le cri des animaux ou les jeux allitératifs en poésie. Sous réserve que l’onomatopée ne puisse être référée à une vibration particulière, le zip de la fermeture éclair par exemple, pouvant être ressentie physiquement par la personne sourde.
Dans le symbole qui n’est pas un signe arbitraire mais motivé, la compréhension est issue de la connaissance du lien entre SA et SE. Si l’on prend par exemple la colombe comme symbole de paix, il est nécessaire de connaître l’épisode biblique du Déluge et du retour de la colombe apportant dans son bec un rameau d’olivier à Noé, ce rameau signifiant que les eaux se sont retirées et que les habitants de l’Arche vont pouvoir mettre pied à terre. La compréhension du symbole est complexe car entrent en jeu dans sa compréhension l’histoire, les contiguïtés comme par exemple l’association symbolique de la couleur rouge avec la passion, l’amour, et par antithèse l’enfer mais aussi l’interdiction, ou celle du vert avec la croissance des végétaux et l’absence de danger vs la putréfaction. La polysémie des mots ouvre ainsi un champ de difficultés épistémologiques et cognitives.
Les difficultés phoniques

Nous nous réfèrerons à notre pièce Froissements de nuits qui nous a été commandée en 1999 par Bruno Netter, comédien aveugle et Monica Companys, comédienne sourde, oralisant et signant. Dans cette pièce écrite à partir des témoignages des deux protagonistes et centrée sur la différence et la complémentarité des sens, créée au Théâtre de la Tempête dans une mise en scène de Patrick Simon et jouée pendant plus de dix ans dans les théâtres, les instituts de sourds et les festivals, Aïda interprétée par Monica Companys se demande : « Qu’est-ce que l’intonation ? ».
La musique de la langue, le rythme singulier d’un écrivain peuvent être perçus par la lecture. Mais le ton que nous prenons en parlant pour signifier notre intention doit être médiatisé pour être compris en langue des signes par la mimique, la pantomime et toute une typologie d’expressions : yeux, bouche, contractions musculaires du front, des joues, des mâchoires, expressions universelles telles que la joie, la tristesse, le doute, la peur, la surprise, l’orgueil, la cruauté… L’énoncé peut avoir un sens différent à l’oral selon l’intonation et il faudra donc que la mimique interprète la contradiction par exemple.
Le personnage Aïda s’interroge également sur les homonymes, leurs sens différents, alors que le son est sensiblement le même : « Oh ! Ho ! Ô, eau, haut ». Comment comprendre le son /o/ sinon en le rapportant au contexte, mais cela demande un effort. En outre, le o a une double prononciation en français selon qu’il est ouvert ou fermé, court ou long : pomme (o ouvert), paume (o fermé), chocolat (o ouverts), métro (o fermé).



Si on ne se préoccupe pas de la graphie, le sens des interjections est donné par l’intonation. Oh ! pour l’étonnement, la surprise. Oh ? pour l’interrogation, le doute, la suspicion. Ô pour l’invocation, la prière. Mais nous trouvons également la graphie suivante : ooooooooooh ! La multiplication des o manifeste un étonnement ou une incrédulité qui dure et prend son sens dans le contexte et l’état émotionnel d’un personnage de roman ou de théâtre. Encore une fois, il sera nécessaire que le contexte soit précis.
Les difficultés liées aux registres de langue
En linguistique, il y a trois registres de langue :
- Le registre élevé, noble, propre à la poésie, à l’épopée, au drame, à la tragédie ;
- Le registre moyen, celui de la langue courante ;
- Le registre bas, vulgaire, populaire ou médiocre qui s’exprime dans les argots, le burlesque, le comique.
Dans la pièce, le personnage d’Aïda est également en colère contre les synonymes qu’elle trouve trop nombreux. Dans ses témoignages, Monica avait le souvenir que dans sa jeunesse, un soir au cinéma, lisant les sous titres d’un film, elle n’avait pas saisi ce que signifiait le mot « bourré ». Demandant la signification du terme, on lui avait répondu : « ivre ».
Si nous prenons l’expression « être ivre » en langage moyen, les synonymes sont saoul, aviné, enivré, pompette. En utilisant un registre élevé, on peut être gai, gris, éméché voire inspiré mais en langage médiocre, on est beurré, blindé, bourré, cuit, imbibé, marné, noir, pété, pinté, raide, rond, torché, schlass, smurgé. Sans compter les expressions en lien avec l’état : rond comme une queue de pelle, plein comme un œuf, une outre, saoul comme une grive, une bourrique, beurré comme un petit LU, qui demande une connaissance de la biscuiterie nantaise…
D’où une aporie qui demandera à être résolue par la transmission des synonymes et de leur registre dans un contexte donné.
Les difficultés dues aux figures de pensée

Le personnage s’insurge également contre les métaphores, le plus élaboré des tropes. Elle prend comme exemple celle d’Homère pour désigner l’aurore : « L’aurore aux doigts de rose. » Et elle se demande en tant que sourde : « Qui est Aurore ? Quel doigt ? Pourquoi doigts de rose ? »
[Ci-contre : L’Aurore triomphant de la Nuit, Jean-Honoré Fragonard, vers 1755-56]
La métaphore doit être comprise immédiatement par le lecteur grâce à l’image qu’elle est censée faire naître dans l’imaginaire ou par une opération cognitive. Mais elle demande un effort d’interprétation. Parfois, elle demeure absconse.
Prenons quelques exemples :
Tristes bars, boîtes de nuits où (…) les noctambules éperonnent la bête fourbue et rétive de l’espérance in Toutes les femmes sont fatales de Claude Mauriac.
Terre arable du songe in Anabase de Saint-John Perse.
D’autres figures de pensée parmi les plus courantes ne sont pas moins complexes :

L’allégorie : Mon beau navire, ô ma mémoire in La chanson du mal-aimé, in Alcools d’Apollinaire.
L’hyperbole : couper les cheveux en quatre.
La litote : ce n’est pas mauvais.
L’antithèse : l’espace du dedans.
L’euphémisme : chatouiller les côtes (battre).
La synecdoque, c’est-à-dire le contenant pour le contenu : l’Elysée pour le Président de la République.
La métonymie, c’est-à-dire la partie pour le tout : Bacchus pour le vin.
Ce en sont que quelques exemples de tropes, parmi les moins complexes.
Les difficultés propres aux récits

Les fictions romanesque ou théâtrale ouvrent des difficultés de compréhension et comme elles sont sans cesse retravaillées et réinventées par les écrivains, il n’est pas aisé d’en faire une typologie exhaustive. Ainsi, si le roman peut être linéaire et le théâtre aristotélicien c’est-à-dire déroulant chronologiquement ses épisodes jusqu’à l’épilogue, comme un moteur lancé à partir d’un conflit, le récit peut être déstructuré, constitué de récits enchâssés (Les mille et une nuits, Le manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki (1761-1815), alternés comme dans Le Chat Murr de Ernst Theodor Amadeus Hoffmann (1819), où le récit du chat alterne avec le récit du musicien et met en scène deux histoires simultanées.
La question de la place du narrateur ouvre aussi des difficultés : le narrateur peut être l’écrivain, un personnage narrateur, ou une multiplicité de personnages, voire un objet, un animal ou un mort comme dans la prosopopée. Il peut en savoir plus que le lecteur, on parle alors de personnage omniscient ou moins que lui. Il peut également en savoir plus ou moins que les autres personnages. Il peut passer de personnage à personnage. La fiction peut comporter des narrateurs avec des points de vue différents d’un même événement comme dans Les Vagues de Virginia Woolf. Dans certaines dramaturgies contemporaines, la théâtralité ne découle pas de la situation jouée, du conflit vécu par l’acteur et ressenti par le spectateur mais d’une narration glissant de voix en voix, comme dans une choralité ou un poème dramatique et qui peut s’autoriser des incursions dans le réel, dans le souvenir, dans l’imaginaire, dans l’intériorité, dans le pulsionnel, dans le passé, le présent ou le futur…
Par exemple, dans ce texte de théâtre jeunesse :
A qui parles-tu, demande la mère
Nuit noire me raconte son histoire, dit l’enfant
Tu la vois là, demande l’enfant
Tiens dit la mère en tendant son verre d’eau et en allumant la lumière
NON, crie l’enfant, NON
(…)
Eteins, s’il te plaît maman, dit encore l’enfant
Bon, dit la mère, elle est où
Là dit l’enfant
L’enfant tend le bras (didascalie).
Là, demande la mère
La mère étend le bras à son tour.
Oui, là, dit l’enfant
Et il l’appelle. Nuit noire, nuit noire
La bouche s’ouvre et sourit.
Bonsoir madame, vous êtes la mère de l’enfant
Claudine Galea : Toutes leurs robes noires, Théâtre jeunesse, Espaces 34, 2013.
Un autre exemple. Vous remarquerez comme dans l’extrait précédent l’absence de la ponctuation et la typographie particulière qui indiquent l’interprétation. Ici le monologue d’un boucher :
Georges :
On m’a dit regarde les informations Gaspard m’a dit regarde la nouvelle ministre cette salope va pas nous louper elle va nous attaquer à la gorge il dit ils s’en foutent de nous ils veulent le vote des femmes et des arabes nous on vaut rien ils nous chient à la gueule tu vas voir.
Je me prépare un steak haché surgelé avec du riz je fume en attendant la clope n’a pas de goût.
J’ai allumé la télé la ministre est jeune je l’aime bien elle a l’air carrée pas comme l’autre connasse là.
Alexandre Horréard Utopie/ Viande, Editions Les Cygnes, 2021.
La multiplicité des points de vue se glisse dans le monologue qui rassemble plusieurs personnages alternants et non plus dans le dialogue ou le partage des voix.
En conclusion
Ce ne sont que de petits exemples des difficultés que rencontrent les lecteurs ou les spectateurs qu’ils soient sourds, malentendants ou pas. Les structures narratives des romans contemporains comme les nouvelles dramaturgies théâtrales exigent beaucoup du lecteur ou du spectateur. Si nous sommes habitués au cinéma au montage, nous sommes davantage démunis en littérature. Ces exemples permettent de comprendre pourquoi les théâtres, les structures culturelles peinent à mettre en place des actions culturelles liées à des spectacles pour ces publics là. En outre, le temps de programmation des spectacles est souvent court (1 à 4 représentations sur 2 jours) et le personnel de l’action culturelle majoritairement peu formé à l’inclusion des publics empêchés, sauf exception. Sans compter les questions techniques liées au sur titrage dans des théâtres mal équipés ou exigus.
En amont, comme cette communication tendait à le montrer, c’est l’accès à la langue puis à la lecture qu’il nous faut tous et toutes travailler et élargir afin que nul ne soit laissé sur le côté.
Mais n’est-ce pas une illusion idéaliste digne d’Alfred de Vigny ?
