Thérapie génique des surdités : où en sommes-nous vraiment ?
Publié le : 1 septembre 2026
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Pr Natalie LOUNDON – Service d’ORL pédiatrique, Hôpital Necker-Enfants malades, AP-HP, Centre de Recherche en Audiologie pédiatrique (CReA).
Résumé
En avril 2026, une thérapie génique a été autorisée pour la première fois au monde dans le traitement d’une surdité. Cet événement est l’aboutissement de trente ans de recherche et ouvre une période nouvelle — mais son ampleur mérite d’être précisée. Le traitement ne s’adresse aujourd’hui qu’à une seule cause génétique, les mutations du gène de l’otoferline, soit moins de 5 % des surdités congénitales. Plus de soixante patients ont été traités dans le monde, avec un degré de récupération auditive dans environ 80 % des cas et un bénéfice qui se maintient sur le recul observé actuel à deux ans et demi. La thérapie génique ne remplace pas l’implant cochléaire pour les patients ayant une surdité : elle s’y ajoute pour un petit nombre d’enfants, qui doivent être repérés précocement et dont chaque indication est pesée. L’arrivée d’un dépistage génétique en maternité devrait modifier ce calendrier dans les années qui viennent.
Une première mondiale
Le 23 avril 2026, l’agence américaine du médicament a autorisé Otarmeni™, développé par Regeneron, pour le traitement d’une surdité héréditaire. C’est la première fois qu’une thérapie génique obtient une autorisation dans ce domaine. Le dossier européen a été déposé pour ce traitement en parallèle et son examen est en cours.
L’annonce a été largement relayée, souvent sous la formule « on guérit la surdité ». La réalité est à la fois plus modeste et plus intéressante. Ce traitement s’adresse aux enfants et aux adultes porteurs de mutations des deux copies du gène OTOF, qui code une protéine appelée otoferline. Cette forme de surdité, désignée DFNB9, représente moins de 5 % des surdités présentes à la naissance.
Comment cela fonctionne
L’otoferline est indispensable au passage du signal entre la cellule sensorielle de l’oreille interne et le nerf auditif. Lorsqu’elle manque, l’oreille est anatomiquement bien construite mais le message ne circule pas : c’est un défaut de transmission dans un organe intact.
La thérapie génique consiste à apporter dans l’oreille interne une copie fonctionnelle du gène défectueux. Cette copie est transportée par un virus rendu inoffensif, appelé virus adéno-associé ou AAV, déjà utilisé dans d’autres maladies comme l’amyotrophie spinale infantile ou certaines atteintes de la rétine. Le gène apporté ne s’intègre pas au patrimoine génétique du patient : il reste sous une forme séparée à l’intérieur de la cellule, et il n’est donc pas transmis à la descendance.
L’injection se fait en une seule fois, sous anesthésie générale, par une intervention très proche de celle d’une implantation cochléaire.
Pourquoi ce gène-là, et pas encore les autres
Cinq programmes internationaux – deux américains, deux chinois, un européen – ont convergé sur le même gène. Ce n’est pas un hasard. DFNB9 réunissait des conditions que peu d’autres surdités présentent : une atteinte limitée à un seul point du circuit, une architecture cochléaire préservée pendant des années, et surtout une efficacité démontrée chez l’animal adulte.
Ce dernier point mérite une explication, car il commande la lecture de toute l’actualité du domaine. La souris naît avec une oreille interne immature, qui achève sa maturation pendant ses dix premiers jours de vie ; chez l’homme, cette étape est franchie avant la naissance. Un résultat obtenu chez un souriceau ne dit donc rien de ce qui se passerait chez un nouveau-né humain. Face à une annonce médiatique enthousiaste, la question à poser est simple : à quel âge l’animal a-t-il été traité ?
Ce que montrent les résultats
Les premiers enfants ont été traités en Chine en 2023, et leurs résultats publiés début 2024. Depuis, plus de soixante patients ont reçu le traitement dans le monde, âgés de dix mois à plus de trente ans. Un degré de récupération auditive est observé dans environ 80 % des cas, avec un gain moyen d’une cinquantaine de décibels. L’essentiel de ce gain est acquis en un mois : il ne s’agit pas d’une récupération lente.
La publication la plus importante actuelle est parue dans Nature en 2026 : quarante-deux patients suivis jusqu’à deux ans et demi. Le bénéfice ne s’érode pas – il s’améliore même légèrement au fil du temps. Aucun effet indésirable grave n’a été rapporté à ce jour. Deux éléments prédisent une bonne réponse : un âge à l’injection situé avant 8 ans, et la persistance d’une activité mesurable des cellules sensorielles externes avant le traitement (otoémissions acoustiques présentes).
Thérapie génique et implant cochléaire
Une étude a comparé directement les deux approches : implantation cochléaire d’un côté et injection de thérapie génique de l’autre, avec onze patients traités par thérapie génique et soixante et un patients implantés. À douze mois de recul, l’implantation cochléaire donnait de meilleurs seuils de détection. Mais la thérapie génique fait mieux en association avec l’implantation controlatérale sur la compréhension de la parole dans le bruit, sur la perception musicale et sur le traitement du son par le cerveau – par rapport à une implantation unilatérale.
Ces résultats doivent être lus avec prudence : les effectifs sont déséquilibrés, et les deux groupes ne sont pas mesurés avec les mêmes outils. Il faut surtout retenir que nous avons besoin d’accumuler des données pour connaître les perspectives sur le long terme et affiner nos indications. À la question « dans dix ans, mon enfant entendra-t-il mieux avec l’un ou avec l’autre ? », nous n’avons pour le moment pas de réponse.
En pratique, dans les surdités profondes liées à OTOF, la thérapie génique peut être vue aujourd’hui à la fois comme une alternative et comme un complément à l’implant. Une précaution s’impose cependant : l’indication américaine exclut une oreille déjà implantée. Une décision d’implantation prise sans avoir recherché la cause génétique ferme donc définitivement cette possibilité pour l’oreille concernée.
Ce qui vient ensuite
La cible la plus attendue est le gène GJB2, qui code la connexine 26 et représente à lui seul environ la moitié des surdités héréditaires récessives. Le problème y est d’une tout autre nature : il ne s’agit plus de réparer une protéine dans une cellule, mais de restaurer un réseau de cellules de soutien reliées entre elles. Cela suppose des vecteurs conçus spécialement, et la fenêtre d’intervention y est probablement beaucoup plus étroite, car l’organe se dégrade tôt. Les premiers essais chez l’homme vont débuter prochainement.
D’autres gènes sont travaillés en laboratoire – la stéréociline, les gènes impliqués dans le syndrome de Usher, la pendrine – mais aucun n’a encore franchi, à une exception récente près, l’étape de l’efficacité démontrée chez l’animal adulte.
Ce que cela change dès maintenant
Le point le plus opérationnel de ce dossier ne relève ni du laboratoire ni du bloc opératoire. Les enfants concernés présentent une neuropathie auditive : leurs otoémissions acoustiques sont présentes, alors que leurs potentiels évoqués auditifs sont absents ou désorganisés. Autrement dit, un dépistage néonatal réalisé par otoémissions seules les déclare normaux. Le seul groupe d’enfants pour lequel existe aujourd’hui un traitement curatif est donc aussi celui que notre dépistage actuel peut laisser passer.
Trois conséquences pratiques en découlent. Devant un enfant qui ne réagit pas aux sons malgré un dépistage réussi, il faut demander des potentiels évoqués auditifs et non des otoémissions. Le bilan génétique doit être demandé en même temps que le bilan audiologique, et non après. Enfin, chez un enfant présentant ce profil, la question de la cause moléculaire doit être posée avant l’implantation, tandis que pour tous les autres, l’attente d’un résultat génétique ne justifie pas de retarder la prise en charge.
Le dépistage génétique en maternité va modifier le calendrier
Ce raisonnement repose aujourd’hui sur une chaîne longue : repérer une anomalie auditive, faire les examens qui orientent vers une neuropathie, puis demander une analyse génétique et en attendre le résultat. Plusieurs mois s’écoulent, alors même que la précocité conditionne le bénéfice attendu.
C’est ce calendrier que le dépistage génétique néonatal est en train de rendre caduc. Le programme français PERIGENOMED, comme les travaux internationaux menés dans le cadre du consortium ICoNS, prépare l’introduction d’un volet génétique dans le dépistage réalisé à la maternité. L’objectif n’est pas de tout séquencer, mais de cibler les gènes pour lesquels connaître le diagnostic dès la naissance change la prise en charge : les formes les plus fréquentes, les formes désormais traitables comme OTOF, celles que le dépistage auditif ne détecte pas, et celles dont l’évolution est rapide au cours des premières années.
Si ces programmes aboutissent, la cause de la surdité sera connue avant même que l’enfant ne soit adressé au centre spécialisé. Le débat ne portera plus sur le délai du diagnostic, mais directement sur la stratégie thérapeutique : quel traitement, dans quel ordre, et à quel moment. Ce changement soulève des questions éthiques et organisationnelles réelles, qu’il vaut mieux instruire dès maintenant plutôt que dans l’urgence.
En conclusion
Nous sommes entrés dans une ère nouvelle pour un des gènes impliqués dans la surdité, mais pas encore pour les autres. Ce décalage doit être bien compris, pour ne pas lever d’espoirs inconsidérés et, surtout, pour ne pas retarder la prise en charge des nouveau-nés actuellement diagnostiqués sourds. Pour l’immense majorité d’entre eux, l’implant cochléaire reste le traitement de référence, et il ne doit pas être différé.
Il faut néanmoins suivre l’actualité de près, car les choses vont évoluer dans les années qui viennent – du côté des gènes traitables comme du côté du dépistage. Le progrès viendra autant de la recherche que de la précocité de nos diagnostics.
Pour aller plus loin
- Lv J, et al. AAV1-hOTOF gene therapy for autosomal recessive deafness 9: a single-arm trial. Lancet. 2024;403:2317-25.
- Cheng X, et al. Gene therapy versus cochlear implantation in restoring hearing and speech perception for congenital deafness. JAMA Neurology. 2025;82:941-51.
- Valayannopoulos V, et al.; CHORD Study Group. DB-OTO gene therapy for inherited deafness. New England Journal of Medicine. 2026;394:1074-83.
- Jiang L, et al. Multicentre gene therapy for OTOF-related deafness followed up to 2.5 years. Nature. 2026.
- Akil O, et al., Safieddine S, Lustig L. Dual AAV-mediated gene therapy restores hearing in a DFNB9 mouse model. PNAS. 2019;116:4496-501.
- Chen Y, Zhong J, Shu Y. Gene therapy for deafness: we can do more. Nature Reviews Genetics. 2025;26:225-6.
MàJ 01/09/2026